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Sarah Lefeuvre, chanteuse et professeur de flûte à bec

Enseigner la musique et la vivre sur scène. Le point de vue de Sarah Lefeuvre, flûtiste à bec, chanteuse et professeur de flûte à bec Continuer à lire

Sarah Lefeuvre est titulaire du Diplôme National Supérieur de Musicien Professionnel en flûte à bec et du Diplôme d’Etat.

Elle débute sa carrière d’interprète en collaborant avec divers artistes et formations, comme l’ensemble La Camera Delle Lacrime, avec lequel elle participe à de nombreux projets dont un enregistrement du Livre Vermeil de Montserrat avec France Musique en août 2013. Elle participe à de nombreux festivals et résidences en France et à l’étranger (la Chaise Dieu, Royaumont, Hall in Tirol en Autriche, Flesberg en Norvège, etc.).
En 2015, elle crée avec le compositeur Gonzalo Bustos l’ensemble Clic & Tactus, dédié au répertoire de la renaissance et à la création contemporaine.
Elle est également membre de l’ensemble Stingo Music Club qui crée divers projets autour de la musique ancienne et traditionnelle : avec Piers Faccini, Richard Quesnel, Simona Morini ou encore avec Emmanuelle Huteau et l’Armée du Chalut à bord du célèbre bateau l’Hermione, à Sète. Elle est cofondatrice du duo Les Filles Indigo qui réarrange des morceaux sacrés et profanes pour deux voix a cappella. Depuis peu, elle collabore avec l’ensemble Faenza qui se consacre à la musique ancienne.

Passionnée de pédagogie, elle enseigne la flûte à bec au conservatoire de Bry-sur-Marne.

J’aimerais d’abord t’interroger sur ton expérience en tant qu’élève : qu’as-tu pensé de l’enseignement que tu as reçu de tes différents professeurs ?

En ce qui concerne la flûte dont j’ai commencé l’apprentissage à l’âge de 8 ans, j’ai eu beaucoup de chance : je n’ai eu aucun mauvais prof, tous étaient très bienveillants et sont restés pour moi des exemples de pédagogues. Ils étaient très différents et m’ont tous apporté des choses complémentaires. Le premier faisait surtout travailler l’expression musicale. Il allait très loin dans ce domaine, il organisait beaucoup de masterclasses, invitait de supers musiciens. Et même si la flûte est un instrument ancien, il m’a ouvert à d’autres musiques que la musique ancienne. J’ai beaucoup d’admiration pour ma deuxième prof, Christine Gord, qui m’a énormément poussé en technique. Elle était très attentionnée, elle venait en cours avec un carnet par élève et notait absolument tout. Avec ma troisième prof de flûte Françoise Defours j’étais beaucoup plus avancée et j’ai donc travaillé sur des choses plus pointues : l’interprétation, la connaissance musicologique des œuvres…

En ce qui concerne le chant, mon apprentissage est plus récent. J’ai eu une première prof de chant lyrique, elle nous faisait travailler sur des choses qui à l’époque me paraissaient annexes mais qui nourrissent ma pratique aujourd’hui : yoga, massage, connaissance du corps… Elle était très forte sur la mise en scène et nous avons monté deux opéras avec elle. En revanche, sur le plan technique, je me suis formée après avec des professeurs spécialisés dans différents domaines : avec Donatienne Michel-Dansac pour la musique contemporaine, avec Robert Expert et Cécile Achille pour la musique ancienne. Musicalement, j’étais déjà formée et je n’étais plus une enfant. J’ai donc pris des cours pour développer ma technique vocale et les spécificités liées au chant, comme le travail du texte.

Comment ces pédagogies ont nourri ton travail d’interprète ?

Mes profs m’ont enseigné la technique, la musicalité, la rigueur et la méthode de travail mais dès le départ, j’avais une imagination foisonnante et d’ailleurs j’ai fait de la musique car c’était pour moi le moyen d’exprimer cette imagination. Ce trait de personnalité a été encouragé par les cours que j’ai reçus mais je pense que ça ne s’apprend pas. Et c’est la première chose que j’essaie de repérer et de faire ressortir chez mes élèves, mais ça ne peut pas exister sans une technique qui te permet de t’envoler. Je parle souvent d’une phrase de l’écrivain Patrick Barbier qui disait : « La musique baroque, c’est la liberté dans un cadre ». Pour moi, c’est une bonne définition de l’interprétation musicale en général. Il y a une part qui ne s’apprend pas mais qui doit exister sinon on entend seulement un technicien.

Ta première expérience devant des gens, c’était comment ?

Pendant longtemps, j’ai détesté jouer devant des gens. J’avais eu une mauvaise première expérience, où j’avais pleuré, oublié ce que devais jouer, couru et dit à ma mère : « Plus jamais je ne fais de flûte de ma vie ! » J’adorais tellement jouer et cette première expérience a été tellement violente que j’ai voulu arrêter. Heureusement, ma mère n’est pas allée dans mon sens et m’a poussé à continuer, voyant que c’était très important pour moi. Je me suis donc accrochée et j’ai été aidée par mes profs.

Et aujourd’hui, ton expérience « émotionnelle » de la scène ?

C’est très fort et très difficile émotionnellement de monter sur scène. Même aujourd’hui, je n’ai pas toutes les clés. Je n’ai que des stratégies pour adoucir ce moment mais je ne sais jamais comment ça va se passer : je peux commencer un concert et soudain avoir un gros coup de stress alors que tout allait bien, et à d’autres moments être tétanisée avant de monter sur scène et finalement passer un super concert.

En fait, c’est un moment douloureux mais c’est pour cela que c’est beau. Je crois que quand on fait ce métier, il faut aimer se dépasser.

Pourquoi avoir choisi l’enseignement ?

Au départ, je ne voulais pas enseigner et j’étais persuadée que je ne serai jamais prof. Je me voyais comme quelqu’un de très désorganisée et j’avais aussi l’impression que ça pouvait m’enfermer dans quelque chose qui n’était pas « expressif ».

À une époque, je vivais en Grèce et j’avais besoin d’argent : j’ai donc donné mon premier cours de flûte à une petite fille de 8 ans, en pensant que ça allait être horrible. Comme je n’avais que 50 mots de vocabulaire, nous n’avons travaillé qu’avec la musique, la matière, l’expression et cela a été une révélation, ça a été fabuleux. Et c’est cela que j’aime dans l’enseignement : que l’élève rentre dans la salle de cours pour s’exprimer. Même si on passe par plein de choses différentes, c’est ma base. Une grande partie de son engagement, c’est l’expression personnelle, ou comment s’emparer d’une œuvre composée par quelqu’un d’autre pour que ça devienne personnel. Ce n’est pas seulement mettre ses doigts sur des trous et souffler. Et les élèves sont très conscients que quand ils jouent, c’est pour raconter quelque chose. C’est ça la magie du métier d’instrumentiste : ne pas avoir besoin de mots pour exprimer quelque chose.

Comment fais-tu le lien entre les cours que tu donnes et ton travail d’interprète ?

J’enseigne la musique de la même manière que je travaille les œuvres que je vais interpréter.

Je mets en avant l’expression et l’interprétation personnelle, la technique n’est qu’un moyen pour arriver au résultat. Bien sûr, dans la construction de mes cours, il y a toujours de la technique, un échauffement, des exercices, mais je n’en parle presque jamais et j’amène toujours cela par des détours. De toute façon, les enfants sont ennuyés par la technique. Il faut faire des jeux et amener ça par l’expression, développer leur imagination. Qu’est-ce que ça raconte ? Tu es où ? À quoi tu penses quand tu joues ? Quel que soit leur âge, même si c’est difficile et qu’il faut creuser, poser plein de questions, ils en sont tous capables. Et une fois que c’est exprimé verbalement, à chaque fois qu’ils vont jouer cette œuvre, ils vont y repenser. C’est comme cela que je travaille en tant qu’interprète.

Il y a aussi des aspects techniques qui sont très ancrés en moi depuis longtemps et que je comprends soudainement en jouant sur scène, par exemple. Cela me permet de les expliquer à mes élèves. Car c’est cela que je trouve dur dans l’enseignement : expliquer des choses que toi tu as compris dès le début. C’est pour ça que j’ai adoré ma deuxième prof de flûte, qui a commencé la flûte à 18 ans. En abordant l’instrument à l’âge adulte, elle a dû tout décortiquer et quand elle s’est mise à donner des cours, son apprentissage était relativement récent et très bien intégré, donc très clair pour les élèves.

En tant que prof, comment transmets-tu la question de la représentation (émotions fortes, expression musicale…) à tes élèves ?

J’axe beaucoup ma pédagogie là-dessus : comment se présenter sur scène ? Comment faire pour que mes élèves se sentent le mieux possible ? Déjà, devant un prof c’est difficile d’exprimer des choses, mais devant 2, 5, 10 ou 15 personnes !

J’aimerais ouvrir un cours de préparation aux auditions et évaluations. Je crois aussi qu’il faut une grosse part d’humour et d’auto dérision par rapport à la scène. J’ai vu des élèves se retrouver dans un état de peur, de violence et de stress terrible. Et ce sont souvent les élèves les plus doués qui ont le plus de stress, parce qu’ils ont une conscience aigüe de l’enjeu.

En dehors de cet aspect émotionnel, je ne partage pas mes ressentis personnels d’interprète à mes élèves, mais je pense que c’est dommage. Les élèves ne savent pas forcément ce qu’on fait à côté et je pense qu’on devrait plus transmettre cela. Et en même temps, il faut faire attention car certains élèves peuvent être sensibles, avoir peur de leur imagination, manquer de confiance en eux. Si tu apportes trop d’éléments personnels, ils vont se sentir écrasés, penser qu’ils ne sont pas capables de faire comme toi. Il faut aller vers la personnalité de l’élève.

Propos recueillis par Chloé Breillot.